Un jeune homme pressé est un vaudeville en un acte d'Eugène Labiche, représenté pour la première fois à Paris au Théâtre du Palais-Royal le et publié aux éditions Michel Lévy frères.
C'est la première et une des quatre rares pièces (sur 174) que Labiche ait écrit seul, les trois autres étant :
VAUDEVILLE EN UN ACTE
Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Montansier (Palais-Royal), le 4 mars 1848.
La scène se passe à Paris, chez Pontbichet.
Scène première
Le théâtre représente une chambre à coucher. — Au fond, au milieu, un lit avec des rideaux. À côté, une table de nuit. À droite et à gauche du lit, portes, celle de droite conduisant à l’extérieur. — À gauche, premier plan, une porte ; deuxième plan, une croisée. — À droite, premier plan, autre porte ; deuxième plan, une table avec ce qu’il faut pour écrire. — Chaises, fauteuils, etc.
Pontbichet ; puis Dardard
Au lever du rideau, la scène est obscure, Pontbichet est couché, il ronfle.
Monsieur !… monsieur ! Pontbichet, se réveillant.
Hein ?… il me semble qu’on a agité ma sonnette ?…
Qui va là ?
Moi !… un jeune homme pressé… Je bous, je brûle, je flambe !
Ah ! mon Dieu !… est-ce que le feu serait à la maison ?
Dépêchez-vous donc !
Que diable ! donnez-moi le temps de passer un pantalon. (À part.) Ces pompiers sont d’une impatience !…
Je vous attends.
Il sonne de nouveau et sans discontinuer.
Un instant donc !
C’est pour vous empêcher de vous rendormir.
Voilà, pompier, voilà !… mais, si c’est pour faire la chaîne… je suis enrhumé. (Apercevant Dardard.) Un inconnu !… sans casque ! Monsieur, que voulez-vous ?
Monsieur, je voudrais causer avec vous.
Causer ! ah çà ! quelle heure est-il ?
Deux heures… j’ai peut-être eu tort d’ouvrir ma porte…
Monsieur, je suis un jeune homme pressé : dites-moi tout de suite si c’est vous ?
Moi, quoi ?
Le père… ou non ?
Ah çà ! si c’est pour jouer à ce jeu-là…
Etiez-vous, oui ou non, ce soir au théâtre de M. Dormeuil ?
Oui, en famille… Mais je ne vois pas…
Occupiez-vous le numéro 13, second rang, première galerie, côté gauche ?… dites-moi si vous étiez bien ?
Oh ! extrêmement bien…
Enfin, n’y avait-il pas près de vous une jeune fille… avec des yeux ! un nez ! une bouche !…
En effet… ma fille Cornélie… Après ?
Ca suffit. (Il paraît en habit noir, gants blancs, costume de prétendu.) Monsieur, je suis un jeune homme pressé, Ernest Dardard-Lacassagne, de Dumirac, près de Bordeaux ; et j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Cornélie, votre fille.
Ah çà ! monsieur, vous flanquez-vous de moi ? Comment ? vous venez à deux heures du matin violer mon sanctuaire… et me conter vos polissonneries !…
Il me semble que ma démarche…
Sortez !
Par exemple !
Monsieur, je vous préviens que ma table de nuit contient deux objets !…
Chut ! on ne nomme pas ces choses-là !
Une paire de pistolets pour les malfaiteurs, et un verre d’eau sucrée pour moi quand je tousse.
En vérité ! eh bien ?
Air : Vaudeville de la Famille de l’apothicaire
Moi, je blâme cet imbroglio.
Des pistolets, de l’eau sucrée
On croirait pour un quiproquo
La chose à dessein préparée.
Voyez d’ici l’affreuse erreur…
Vous pourriez, prenant l’un pour l’autre,
Sucrer… la cervelle au voleur,
Et percer un trou dans la vôtre.
Ah çà ! monsieur, vous faites de l’esprit… moi, j’ai envie de dormir.
Recouchez-vous.
Quand vous serez parti.
Moi ! partir sans l’avoir vue, sans avoir revu Cornélie ?…
C’est ça, je vais la faire habiller pour vous.
Ah ! je ne demande ça !
C’est heureux.
Qu’elle vienne comme elle est… ce n’est pas sa robe que j’aime… ce n’est pas sa robe que j’épouse…
Mais, monsieur…
Ah ! vous ne me connaissez pas ; je suis de Bordeaux, monsieur !… j’ai la tête chaude !…
Et, à Bordeaux, quand on aime, quand on distingue une jeune fille au spectacle, on ne s’informe ni de son rang, ni de son nom, ni de son sexe…
Mais, monsieur…
On la suit. Si elle monte dans un fiacre, on galope, on traverse les ponts, on rejoint le sapin, on grimpe derrière…
Mais, monsieur…
Dardard, de même - On reçoit un coup de fouet, v’lan ! ça ne fait rien… on tombe, on se relève, on arrive chez le père…
Mais, monsieur…
Un gros qui dort ; on lui dit : "Réveillez-vous, habillez-vous, mariez-nous ! "
Est-ce que vous êtes tous comme ça à Bordeaux ?
Tous !
Eh bien, à Paris, c’est différent ; quand on nous réveille… nous prenons un bâton, bien rond, que nous cassons, sans façon, sur le Gascon.
Tiens, nous jouons au corbillon ! qu’y met-on ?
Terminons…
Ah !… le mot est bon.
Vous désirez voir ma fille ?
Oui.
Eh bien, vous ne la verrez pas…
Très bien !
Vous demandez à l’épouser ?
Oui.
Eh bien, vous ne l’épouserez pas.
Très bien !
Maintenant, mon petit ami, je vais vous mettre à la porte.
Non.
Savez-vous que je suis plus gros que vous… et par conséquent plus…
Non, plus fort.
En entrant, j’ai fermé votre porte à double tour, et j’ai mis la clef dans ma poche… la voici !
Eh bien ?
Pour rester, il ne tiendrait qu’à moi de la lancer par la fenêtre !
Oui, mais je vous ferais prendre le même chemin.
Non.
Pourquoi ?
Parce que, casser un Gascon, c’est très cher, c’est un grand luxe !… Ca se paye double.
Il a raison.
Tenez, je suis bon diable, je sors de bonne volonté !… mais pour revenir… Dites donc, je vais toujours acheter la corbeille !
La corbeille ?
C’est trop fort !…
Au revoir… beau-père !
Ensemble
Air : Etrange aventure, ou Scélérat atroce (Existence décolorée)
Pontbichet
Etrange aventure
Charmante aventure !
Grâce à la nature,
Avec ma figure,
Avec ma tournure,
Je puis, sans souci,
Sortir d’ici,
Je suis certain
De plaire à ta fille demain.
Dardard sort par la porte du fond à droite, après avoir remis la clef dans la serrure.
A-t-on jamais vu un Gascon pareil ? C’est qu’il a un aplomb ! Pour plus de sûreté, je vais fermer ma porte. (Il la ferme.) Colardeau doit être revenu du bal masqué… Il arrive de Loches, et, avant de se marier, il a désiré connaître les danses du grand monde… Je l’ai confié à mon coiffeur… ils sont allés à l’Ambigu-Comique. Et cet autre qui me demande ma fille !… elle est pour Colardeau, ma fille… un bon jeune homme blond, plein de respect, de déférence pour moi… Au moins, lui, quand je parle, il m’écoute, et, quand je ne parle pas, il m’écoute encore. (Riant.) Et puis, ce diable de Colardeau, il rit de tout ce que je dis… ça me donne de l’esprit… (Au public.) Enfin, l’autre jour, c’était pourtant pas bien drôle, je luis dis : "Colardeau, je vais à l’enterrement…" Pouf ! le voilà qui pouffe !…
Il est gai, ce Colardeau ! Entre nous, je le crois très bien avec ma fille, sa cousine ; ils ont fait connaissance à Loches, il y a deux ans, et, entre cousins… Malheureusement, Colardeau n’a pour toute fortune qu’un oncle qui a, dit-on, le cou très court… c’est quelque chose. En attendant… je lui achèterai un petit fonds de n’importe quoi, avec la dot de ma fille. Ah dame ! je ne suis pas riche, moi ! Je fabrique des gants à vingt-neuf sous, sans coutures… C’est la vérité ! je néglige totalement la couture. Ah çà, il est deux heures un quart… cet animal m’a réveillé… qu’est-ce que je vais faire ? Tiens ! si je réveillais à mon tour Colardeau ! il me tiendrait compagnie… c’est son état. (Il frappe à la porte de droite, premier plan.) Ohé ! Colardeau, ohé !
Scène III
Hein ?… je dors !
C’est égal, lève-toi.
C’est vous, monsieur Pontbichet ?
Oui, dépêche-toi.
La porte s’entrouvre, et la tête de Colardeau paraît coiffée d’un bonnet de coton.
Vous êtes incommodé, beau-père ?
Non, Colardeau, je m’ennuie…
Ah ! ah ! ah !
J’ai encore dit quelque chose de drôle. (À Colardeau, qui rit toujours.) C’est bien… Je t’ai réveillé pour que tu me tinsses compagnie.
Compagnie ? tout de suite ?
Ah ! ah ! ah ! (S’arrêtant tout à coup.) Cristi ! que j’ai envie de dormir.
Voyons, quand tu resteras là… Entre.
C’est que je vais vous dire… je ne suis pas vêtu… Je suis en bannière.
Pontbichet - Habille-toi
C’est que je vais vous dire… je n’ai pas mes habits, ils sont restés chez le costumier.
Eh bien, mets ton costume.
Oui, monsieur Pontbichet. (À part.) Cristi ! que j’ai envie de dormir !























Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire